Pourquoi le torchon brûle entre le Qatar et Israël?

jeudi, 21 août 2014 16:35

khalid-attiyah.jpg-771x514Khalid bin Mohammad Al Attiyah - Crédit photo Marc Müller /WikimediaLa tension est au plus haut entre Tel Aviv et Doha. Depuis quelques semaines, l’Etat hébreu mène une offensive diplomatique destinée à dénigrer l’image du Qatar en présentant l’émirat comme un « soutien au terrorisme ».

Le journal arabophone qatari « Al Sharq » en a fait sa Une mardi 19 août : « Une campagne venant d’Israël lancée pour dénigrer l’image du Qatar ».

Le quotidien faisait état d’un rapport d’un think tank israélien dont le contenu affirmait qu’il fallait s’en prendre au Qatar afin de se « venger » de sa politique étrangère pendant la crise de Gaza. Très proche des positions du Hamas dont il assure soutien diplomatique et assistance financière, le Qatar a en effet été l’objet de vives critiques de la part de Tel Aviv et de ses relais dans les pays occidentaux. Preuve de cette montée des tensions, Avigdor Lieberman avait il y a quelques semaines demandé l’arrêt de la diffusion de la chaîne Al Jazeera. Emboîtant le pas au ministre des Affaires étrangères, Shimon Perès, fustigeait lui aussi sur son compte Twitter les efforts déployés par le Qatar en faveur des factions palestiniennes qui, dans le jargon politique israélien, sont assimilées à des « organisation terroristes ». Quant à Benyamin Netanyahou, il a repris ce même refrain lors de la conférence de presse donnée mercredi 19 août en déclarant que « tout le monde arabe (sic) est contre le Hamas sauf le Qatar, la Turquie et l’Iran ».

Le rapport mis en épingle par la presse qatarie provient de l’Institut d'Etudes sur la Sécurité Nationale « The Institute for National Security Studies », un think tank israélien dont on peut penser qu’il est lié au ministère israélien des Affaires stratégiques. En tout cas, la teneur du propos à l’égard de Doha contient la même charge que celle portée par les autorités de Tel Aviv. Le Qatar est accusé de soutenir les organisations extrémistes dans le monde arabe (Syrie, Irak, Libye etc) et d’apporter un soutien direct aux Frères musulmans en Egypte et au Hamas à Gaza. Cette diplomatie est vue comme exerçant une « influence néfaste » dans la région car elle est contre l’aile « modérée » du monde arabe emmenée par l’Egypte et l’Arabie saoudite. Cette posture de Doha, tournant le dos à une condamnation des forces de la résistance et refusant de criminaliser les mouvements issus de l’islam politique, lui vaut donc les foudres de l’ensemble du dispositif gouvernemental israélien. Afin de contrer cet « élément de déstabilisation », le rapport suggère deux choses : d’abord, une pression continue sur les Etats-Unis opérée simultanément par Israël et ses alliés dans le monde arabe (en particulier l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis). Ensuite par une campagne destinée à diaboliser le Qatar en le présentant comme un Etat soutenant le terrorisme. Cette diabolisation devra notamment se focaliser sur la Coupe du monde de football 2022 en délégitimant le choix du Qatar comme pays organisateur. Selon les auteurs de l’étude, Yoel Guzansky et Kobi Michael, dont le CV indique la proximité avec différents ministères israéliens, il faut insister dans les différentes instances internationales sur le sort tragique des ouvriers au Qatar ainsi que sur les allégations de corruption portées à l’encontre du Qatar afin d’aboutir à un nouveau vote. Cette décision de revenir sur le pays organisateur du Mondial 2022 impacterait alors sérieusement la réputation du Qatar qui sera mis au ban des nations pour un comportement jugé inacceptable en matière de respect des droits de l’homme.

Il est peut-être encore tôt pour se faire une idée des suites de ce rapport et comment les idées défendues seront mises à exécution. De notre point de vue, il y a peu de chance à ce que la politique étrangère de Doha subisse un changement de trajectoire, notamment s’agissant du dossier palestinien. La proximité du Qatar avec le Hamas tient principalement à deux facteurs qui s’inscrivent dans la durée :

  • D’abord, Doha a pris la décision de privilégier les forces issues de l’islam politique et le Hamas incarne cette tendance dans le spectre politique palestinien. Ce choix est non seulement motivé par une lecture réaliste du moment que vit actuellement le monde arabe (partout, ces mouvements sortent majoritaires des élections quand ces dernières se déroulent de façon libre et transparente) mais aussi par une connivence idéologique avec un alignement d’une partie de l’appareil d’Etat qatari en faveur de la lecture de l’islam prôné par les Frères musulmans. 
  • Ensuite, souhaitant préserver sa posture de capitale régionale de la médiation, le Qatar se doit de nouer des liens forts avec l’ensemble des forces en présence. Les liens avec le Hamas étant déjà solides, Doha s’est engagée dans une voix de dialogue poussée avec l’Autorité palestinienne comme en témoignent les voyages répétés ces dernières semaines de Mahmood Abbas ainsi que d’autres responsables politiques du Fatah (comme Saeb Arekat) à Doha. Signe des temps, l’émir du Qatar rencontre aujourd’hui Mahmood Abbas et Khaled Mechaal à Doha.

Même si ce rapport ne risque pas d’influer sur la politique étrangère de l’émirat, il est néanmoins utile de se poser les questions sur son éventuel impact auprès des relais d‘Israël à l’étranger, notamment en France. Ce qu’il est utile d’observer, c’est que depuis quelques mois, les officines pro-israéliennes redoublent d’efforts pour dénigrer l’image du Qatar. Chef de file de cette vague, le CRIF a ces derniers temps focalisé ces critiques sur l’émirat gazier. Le procédé a plusieurs fois été utilisé : sur des plateaux de radio ou dans des interventions dans la presse, le président du CRIF a en effet abondamment mis à l’index le Qatar tantôt pour se préoccuper « de l’entrisme inquiétant » de l’émirat dans l’économie française, tantôt pour fulminer contre le soutien de Doha aux Frères musulmans, aux groupes jihadistes au Mali, en Syrie ou même dans les banlieues. Il n’y a d’ailleurs pas que le CRIF qui s’est joint dans cette campagne. De Bernard Henri Lévy, dont le tropisme pro-israélien est connu et qui voit dans la démarche du Qatar en France une menace pour la production culturelle de la France aux propos des diplomates israéliens jusqu’à la nébuleuse de sites pro-israéliens sur la Toile, il faut dire que la charge contre le Qatar a l’air d’une action coordonnée. Ce ne serait donc pas un hasard si dans un avenir proche, les interventions des relais de la politique israélienne en France multiplient les déclarations et autres accusations destinées à diaboliser l’image de l’émirat auprès de l’opinion.

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