Entretien avec Birol Baskan, spécialiste des relations entre la Turquie et le Qatar

lundi, 15 mai 2017 22:32

ermir turquieCredit : Anadolu Agency Entretien avec Birol Baskan, professeur adjoint à l'Université de Georgetown au Qatar. Il a publié des articles dans de nombreuses revues académiques telles que Politics and Religion, Insight Turkey, Arab Studies Quarterly, Comparative Political Studies, et International Sociology. Il est l'auteur du livre « Des empires religieux dans des Etats séculiers » (2014) et « La Turquie et le Qatar dans la géopolitique enchevêtrée du Moyen-Orient » (2016).

 

 

 

1. Les relations entre le Qatar et la Turquie sont marquées par une alliance solide qui s’est renforcée ces 15 dernières années avec une envolée depuis le début du « Printemps arabe ». Selon vous, quels sont les principaux éléments qui motivent cette relation ? Et quelles en sont les limites ? 

Comme je l'ai rappelé dans mon livre, durant la période post-11 septembre 2001, la Turquie et le Qatar ont émergé comme des acteurs actifs au Moyen-Orient. Le contexte régional leur était propice et les deux pays avaient des raisons internes d’entretenir cette diplomatie d’engagement. Doha et Ankara n'avaient pas seulement utilisé des stratégies de politique étrangère similaires, elles ont également aligné leurs positions sur presque tous les grands dossiers régionaux. Cette convergence s’est accentuée avec le début des révoltes arabes où les deux partenaires ont souhaité joué un rôle moteur dans la recomposition du jeu moyen-oriental. Cependant, le coup d'Etat militaire en Egypte a marqué un moment de rupture et les deux États, de plus en plus isolés sur la scène régionale, ont dû revoir leurs ambitions à la baisse.

Cet isolement régional est aujourd’hui moins marqué et c’est le contexte mouvant de la géopolitique du Golfe qui explique cette évolution sinusoïdale. Les relations avec l'Arabie Saoudite se sont ainsi considérablement améliorées notamment depuis l’accession au pouvoir du roi Salman en février 2015. L'Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar sont en effet conscients du péril que fait peser l’OEI (Organisation Etat islamique) sur la sécurité régionale. De même, le défi de la montée en puissance des Houthis au Yémen a poussé Riyad à se chercher des alliés forts ce qui l’a amené à accélérer le processus de réconciliation avec Doha et de rapprochement avec Ankara. Cependant, cette entente peut rapidement se retourner, l’Arabie Saoudite étant très pragmatique dans son choix d’alliances.

S’agissant de la Turquie, la situation demeure différente car le pays peut facilement se détacher du Moyen-Orient comme elle l'avait fait par le passé. Au gré des circonstances et surtout de ses intérêts, le pays peut accorder plus d'attention à l'Union Européenne, aux Balkans, au Caucase, à l'Asie centrale ou à la Russie. Pour le Qatar, c’est plus compliqué puisque la géographie de l’émirat le rend très dépendant de son grand et puissant voisin saoudien qui l’a souvent considéré comme un Etat satellite. En ce sens, la Turquie présente aux yeux de Doha l’attrait d’une puissance régionale en mesure de contrebalancer ses voisins plus grands et plus peuplés, comme l'Iran, l'Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis.

Pour la Turquie, le Qatar ne dispose pas d’un rôle similaire même si les déboires de la géopolitique de Recep Erdogan ces dernières années l’ont contraint à se recroqueviller vers le monde arabe, particulièrement envers les Etats stables politiquement et puissants financièrement. Il faut ajouter que l'économie turque est très dépendante des capitaux étrangers et, puisque les investisseurs internationaux sont désormais plus réticents à s'introduire dans le marché turc, les avoirs qataris sont accueillis avec les honneurs. Pour la Turquie, il est essentiel que l’émirat continue d'investir pour compenser le manque à gagner de la fuite des capitaux occidentaux. Ceci dit, il ne faut pas non plus hypertrophier le rôle du Qatar comme régulateur de l’économie turque étant donné la puissance de cette dernière.

2. De nombreuses rumeurs courent quant au rôle du Qatar et de la Turquie dans le déclenchement de la révolution syrienne, de leur volonté de voir tomber Bashar al-Assad, du financement des djihadistes ou encore du fait que le Qatar n’accueillerait aucun réfugié. Quel est l’état de l’engagement turco-qatari concernant la question syrienne ? 

La Turquie et le Qatar ont poursuivi des politiques étrangères quasi équivalentes sur le dossier syrien. Avant le printemps arabe, les deux pays avaient développé des relations d’étroite complicité avec le régime de Damas. Avec le début du soulèvement, ils ont progressivement adapté leur politique à mesure que le pouvoir syrien a démontré sa détermination à ne favoriser que la réponse militaire. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’ils ont commencé à réclamer le renversement du régime.

De manière plus ambitieuse, ils ont, à cette fin, soutenu les rebelles en Syrie. Il est presque certain que la Turquie et le Qatar sont allés au-delà du soutien diplomatique et ont fourni un soutien financier, logistique et même militaire. Mais, quels groupes rebelles la Turquie et le Qatar ont-ils effectivement soutenu en Syrie ? Avec quelle ampleur sur le plan financier ? Et quel niveau de soutien militaire ont-ils fourni aux rebelles? Ces questions ne peuvent avoir de réponses faites d’exactitude étant donné les maigres informations accessibles au public et la grande difficulté de mener des investigations sur place.

3. Quel est le niveau des investissements et échanges commerciaux entre les deux pays ? Pouvez-vous aussi nous indiquer le montant des exportations pétro-gazières du Qatar vers la Turquie ?

Le volume commercial entre la Turquie et le Qatar est passé de 26 millions de dollars en 2002 à 710 millions en 2016. Il s'agit là d'une progression exceptionnelle (multiplication par 25) qui est le reflet de la bonne entente bilatérale. Ceci étant, considérant que le volume total du commerce extérieur de la Turquie au cours de la même période a quasiment quadruplé, passant de 87 milliards de dollars à 341 milliards, les échanges commerciaux avec le Qatar n’ont représenté que 0,2 % du volume total en 2016.

Le Qatar fait également partie des 20 pays qui investissent le plus en Turquie. En 2010 par exemple, l’émirat a investi 52 millions de dollars. En 2016, l'investissement direct étranger (IDE) de Doha est passé à 375 millions de dollars. Dans le même temps, l'IDE total en Turquie s'est élevé à 6 256 milliards de dollars en 2010 et à 6 886 milliards en 2016. La quote-part du Qatar est donc passée de 0,83% à 5,44% pour la même période.

La Turquie est un pays très dépendant de l'énergie extérieur, notamment en matière de pétrole et de gaz naturel. Ses principaux partenaires commerciaux sont la Russie, l'Azerbaïdjan, l'Iran, l'Irak et l'Arabie saoudite. Si Ankara a déjà acheté du pétrole et du gaz au Qatar, cette part reste cependant mineure par rapport aux principaux partenaires susmentionnés. Mais vu que les relations bilatérales sont au beau fixe, la Turquie pourrait importer davantage d’hydrocarbures en provenance du Qatar. En 2015, les deux alliés ont d’ailleurs signé un accord commercial pour affréter du Gaz naturel liquéfié (GNL, dont le Qatar est le premier producteur mondial) ce qui permettra à la Turquie de diversifier ses sources d’approvisionnement en énergie.

4. Un revirement inattendu des relations russo-turques a été opéré juste après la tentative de coup d’Etat de juillet dernier. En effet, après plusieurs mois d’une crise sans précédent, on observe un rapprochement stratégique spectaculaire à plusieurs niveaux : diplomatique, économique, médiatique, sécuritaire… mais aussi une coordination sur le dossier syrien. Comment l’expliquez-vous ?

Compte tenu de l'importance géopolitique, diplomatique et économique de la Russie pour la Turquie, la crise inattendue entre les deux pays n'aurait d’abord pas dû avoir lieu. En quelques mots, pour la Turquie, la Russie est une puissance qui sert de contrepoids au bloc américain et occidental et avec laquelle elle doit toujours être en bon terme. La Turquie a de nombreuses entreprises opérant en Russie, en particulier dans le domaine de la construction et du génie civil. Moscou est un grand partenaire commercial d’Ankara et les Russes, avec les Allemands, représentent habituellement le plus grand groupe de touristes qui se rendent en Turquie.

Il n'est donc pas surprenant que la Turquie ait fait le nécessaire pour résoudre la crise car sa perpétuation nuisait à ses intérêts stratégiques. Ce dénouement s’est déroulé à un moment où l’administration du président Recep Erdogan a opéré une forme de revirement.Immédiatement après la tentative de putsch,le parti au pouvoir a en effet vigoureusement vilipendé les États-Unis et les capitales occidentales. Car Washington s’est montrée réticente à publier une déclaration pour condamner le coup d'Etat (sans parler du fait que la bête noire d’Ankara, le prédicateur Fethullah Gülen y est exilé) alors que la Russie a dès le départ et sans équivoque dénoncé le coup de force. Il y a aussi des rumeurs concernant le soutien des services de renseignements russes au gouvernement turc. Je ne peux savoir si ces rumeurs sont vraies.

5. Plus largement, pensez-vous que la Turquie de Recep Tayyip Erdogan va renforcer ses relations avec d'autres pays du Golfe, notamment l'Arabie Saoudite?

Pourquoi pas… La Turquie aura un besoin toujours croissant de capitaux et continuera à dépendre de l'énergie durant les décennies à venir. Elle a toutes les raisons d’entretenir de bonnes relations avec les pays riches en pétrole du Golfe. Mais cela ne signifie pas que la Turquie va le faire au détriment de ses propres intérêts, que ce soit au niveau national ou ceux du parti au pouvoir. Elle gardera une posture pragmatique telle qu'elle l'a toujours été.

 

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