Entretien avec Farid Omeir, journaliste, écrivain, spécialiste de l'Egypte

vendredi, 17 mars 2017 21:59
main basse sur l egypte de farid omeirCredit : L'HarmattanEntretien avec Farid Omeir, journaliste, écrivain, spécialiste de l'Egypte et auteur du livre : « Main basse sur l’Egypte. Comment l’ancien régime a mené à bien sa contre-révolution ».
 
1)  Tout d'abord, pouvez-vous nous dire combien de temps avez-vous passé en Égypte ? Et comment vous est venue l'idée de rédiger un livre sur votre expérience passée sur place ?
 
Je suis resté quatre ans, d'octobre 2011 à janvier 2016. Suite à la victoire de Mohamed Morsi en juin 2012 m'est venu l'idée d'écrire un livre sur l'expérience des Frères musulmans au pouvoir, une première dans l'histoire du mouvement si on exclut le Hamas à Gaza. Malheureusement, la suite des événements m'a amené a revoir ma copie, pour finalement raconter le déroulement de cette contre-révolution. 
 
Trois raisons m'ont motivées : le fait d'avoir vécu et couvert un moment historique, dont j'ai voulu témoigner. La volonté d'expliquer plus en profondeur et avec un ressenti plus personnel les événements, car en tant que journaliste on essaie de garder une certaine neutralité et on reste limité en nombre de signes dans les articles de presse. Enfin, j'ai suivi en parallèle les débats en France sur ce coup d'Etat et j'ai trouvé la couverture des événements parfois tronquée, en présentant le coup d'Etat comme une révolution populaire suscitée par le rejet et l'incompétence des Frères musulmans. La réalité est bien plus complexe et j'y reviens longuement dans le livre. 
 
2)  Vous étiez au Caire lors des journées révolutionnaires et au moment de la période transitoire, quels sont les éléments qui vous ont le plus marqué ?
 
Je suis arrivé quelques mois après la révolution. Incontestablement, les différents affrontements sanglants entre manifestants et force de l'ordre. J'ai été marqué par le courage des jeunes révolutionnaires puis celui des Frères musulmans qui affrontaient les balles et gaz lacrymogènes, payant souvent de leur vie le combat pour leurs idéaux.
 
3)  On dit souvent dans la presse occidentale que lorsque les Frères musulmans étaient aux commandes de l'Etat, ils ont cultivé une habitude de monopoliser les principaux levier du pouvoir et ont marginalisé l’opposition. Confirmez-vous cette grille de lecture ?
 
C'est tout l'objet du livre de répondre à cette affirmation un peu simpliste, il est donc difficile d'y répondre en quelques lignes. Si on s'en tient purement aux faits, on peut effectivement affirmer qu'à un moment donné Morsi concentrait tous les pouvoirs. Si on explique pas pourquoi on procède quelque part à du mensonge par omission. Je dirais pour résumer que les Frères ont pris les commandes d'un Etat qu'ils ne contrôlaient pas, pire, des pans entiers leur résistaient (armée, police, justice...) malgré leur victoire démocratique. Ce qui les a amené à passer en force.
 
4)  Comment expliquez-vous le fait que les autorités occidentales ont immédiatement validé le coup d'État de juillet 2013 et ce, en contradiction flagrante avec leurs principes démocratiques ?
 
Pour les mêmes raisons qu'ils soutenaient Moubarak. Les chancelleries occidentales seront toujours plus rassurées par un régime militaire despotique qui se présente comme un rempart contre le terrorisme et allié de l'Occident, que par un gouvernement dit "islamiste" dont on craint par exemple qu'il soutienne plus fermement le droit des Palestiniens. Egalement pour des raisons de "realpolitik", les Etats défendant plus leurs intérêts que les droits de l'homme. 
 
Dans les faits, les pays occidentaux ont été récompensés puisque depuis, le régime égyptien a acheté des armes aux Etats-Unis et des avions Rafale à la France pour plusieurs milliards. Il y a encore quelques jours, Le Drian était décoré par le maréchal al-Sissi lui même. Ce qui est inquiétant, c'est qu'on a l'impression qu'aucune leçon des révolutions arabes n'a été retenue. 
 
5)  De même, comment analyser vous la fragmentation du champ salafi, et notamment le courant légitimiste qui a soutenu l'entreprise de répression à l'égard des Frères musulmans ? Peut-on dire que le courant salafi est uniforme et existe-t-il des tendances qui sont proches des frères? A l'inverse, quel est le degré de pénétration du salafisme révolutionnaire dans les couches populaires ?
 
En réalité, c'est une infime partie du courant légitimiste salafi, représenté par Hizb al-Nour (Le parti de la lumière) qui a soutenu le coup d'Etat. Mais sur le terrain le parti n'est plus soutenu par personne, pour preuve leur effondrement électoral lors des législatives de 2015 où ils ont été autorisés à concourir. 
 
Oui, il existe des tendances proches des Frères, sur le plan plus politique que religieux, les salafis étant moins pragmatiques et moins enclins aux concessions que les Frères musulmans. Ce sont notamment tous les partis qui se sont réunis au sein de l'Alliance contre le coup d'Etat, on y retrouvait tous les partis islamiques égyptiens. 
 
Le salafisme révolutionnaire, si on entend par là celui qui fait usage de la lutte armée, est surtout présent au Sinaï, notamment parce que la région est quasiment délaissée par le pouvoir central et parce que le vaste désert la rend difficilement contrôlable. Dans le reste de l'Egypte, depuis que la Gamaa Islamiya a renoncé à l'action violente, il est quasi inexistant.
 
Là aussi, je consacre plusieurs sous chapitres de l'ouvrage aux relations entre les Frères musulmans et les salafistes, tantôt fraternelles tantôt conflictuelles.
 
6) Selon vous, quelles ont été les principales erreurs et failles des Frères lors de leur passage au sommet de l'Etat? Sont-ils en partie responsables du désamour populaire dont ils ont vite été ou ont-ils dès le départ été dans l'incapacité de mobiliser les leviers du pouvoir qui étaient dans les mains de leurs opposants?
 
Paradoxalement, l'erreur des Frères a été de solliciter le pouvoir, une fois les élections remportées le piège s'est refermé sur eux et ils n'ont jamais pu gouverner. Ils ont intelligemment eu l'intention de se présenter seulement aux législatives et non aux présidentielles. Mais en étant très majoritaires au Parlement et donc en contrôlant le pouvoir législatif, ils ont dû composer avec l'armée qui contrôlait l'exécutif et la cohabitation s'est très mal passée, l'action du Parlement étant bloquée par le gouvernement provisoire contrôlé par les militaires. Les Frères ont alors changé d'avis et ont présenté Morsi à la présidentielle afin de contrôler l’exécutif. Or, la justice annonce la dissolution du Parlement... 48 heures avant le second tour de la présidentielle, et les militaires adoptent une déclaration constitutionnelle faisant du futur président une simple marionnette. Morsi élu, il était un véritable président sans pouvoirs. D'où les tensions avec l'armée et son passage en force fin novembre 2012 en s'attribuant tous les pouvoirs, suscitant de vives tensions entre ses partisans et ses opposants. 
 
Morsi n'a donc jamais pu gouverner. De manière générale, il me semble impossible de faire le procès d'un président après une année au pouvoir dans un tel contexte.
 
7)  Enfin pensez-vous que le mouvement des Frères musulmans peut rester unis encore longtemps ou existe-t-il des indications quant à une possible scission entre une tendance légaliste et pacifiste et une autre qui prônerait la lutte armée eu égard à la répression dont ils sont victimes.
 
On reproche parfois aux Frères musulmans son fonctionnement pyramidal et assez rigide, mais c'est aussi sa force car ceux qui ne sont pas en adéquation avec les orientations du mouvement finissent par le quitter, ce qui le préserve d'une éventuelle scission. Ainsi, le mouvement a toujours prôné la résistance pacifique, et ceux qui ont été en désaccord avec cela ont quitté le mouvement. Effectivement, certains militants ne croient plus en la voie politique pacifique, mais ils savent aussi que la lutte armée est une impasse. On a parlé de certains militants qui auraient rejoint les groupes djihadistes au Sinaï, mais je crois que cela est très marginal et soutenu par le régime pour décrédibiliser la confrérie. Ce que j'ai pu constater pour ma part, c'est que beaucoup font le choix de l'exil, d'autres vivent dans la semi clandestinité en attendant des jours meilleurs.
 
 

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