Visite d’al-Sissi : un "Pinochet arabe" que la France devrait avoir honte d'accueillir

jeudi, 26 octobre 2017 08:52

000 TO2UBCredit : AFPLe maréchal Abdel Fettah al-Sissi effectue en ce moment une visite officielle en France. Déjà reçu par Emmanuel Macron, il a des entretiens prévus avec les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat. Même s’il est logique que la France traite avec l’ensemble des pays du monde, la situation tragique des droits de l’homme en Egypte pose tout de même de sérieuses questions quant au sens de ce déplacement. 

Le déjeuner de travail qu’a offert le président français à son homologue devait permettre, selon les termes de l’Elysée, « d'évoquer les sujets d'intérêts communs comme les crises régionales et la lutte contre le terrorisme, mais également la situation des droits de l'homme à laquelle la France est particulièrement attentive ». On aimerait croire le communiqué de la présidence française mais tout porte à croire que la question des libertés risque d’être le parent pauvre du voyage d’un chef d’Etat qui est arrivé au pouvoir suite à un coup d’Etat militaire.

Que cesse l’hypocrisie lucrative

Il est en effet de notoriété publique que depuis le putsch de juillet 2013 qui a destitué le premier président élu de l’histoire moderne de l’Egypte, le pays des Pharaons connaît un recul abyssal en matière de respect des droits politiques. Alertées par cette régression, six ONG dont Amnesty International et Human Rights Watch (HRW) se sont réunies à Paris le jour de l’arrivée du maréchal égyptien. Les conclusions des rapports qu’elles publient depuis des années font froid dans le dos et vont tous dans le même sens. Commentant son travail, HRW rappelle ainsi que « sous la présidence d’al-Sissi, le gouvernement égyptien a fait preuve d’un mépris total pour la constitution du pays et le droit international » ajoutant qu’ « Al-Sissi a présidé à la pire crise des droits humains qu’ait connue l’Égypte depuis des décennies ». Les chiffres avancés donnent le tournis ; les autorités ont ainsi « arrêté ou inculpé au moins 60 000 personnes, fait disparaître de force des centaines d’autres pendant des mois, prononcé des centaines de condamnations à mort et renvoyé plus de 15 000 civils devant les tribunaux militaires. »

Ce tableau particulièrement lourd aurait normalement du alerter les gouvernements européens et les pousser à conditionner leur collaboration au respect des libertés fondamentales. Ce faisant, ces derniers se seraient naturellement mis en accord avec les valeurs que le Vieux continent a mis au centre de son identité et qu’il s’est lui même imposé, notamment lors du Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne du 21 août 2013. A l’époque en effet, l’Europe avait courageusement décidé de « suspendre les exportations d’armes susceptibles d’être utilisées à des fins de répression interne » suite à l’action de l’armée égyptienne qui venait de disperser les rassemblements appelant au retour de la légalité constitutionnelle. Conduisant cette opération, celui qui va être reçu en grandes pompes par Emmanuel Macron avait causé ce que HRW a qualifié « d’un des plus grands massacres de manifestants en une seule journée de l’histoire mondiale ». Depuis, la décision européenne est malheureusement restée lettre morte, la France multipliant quelques mois plus tard les accords militaires qui, de la vente des Rafale à l’accord des Mistral, ont permis d’engranger pas moins de dix milliards de dollars. 

Pour combattre le terrorisme : arrêter de le fabriquer

À bien y réfléchir, cette politique n’a pourtant aucun sens et risque même d’aggraver la situation. Sur le plan moral d’abord, les pays occidentaux, et la France en particulier, offrent un spectacle affligeant d’Etats prêts à sacrifier leurs principes au prétexte de défendre leurs intérêts économiques. Loin de redorer le blason des démocraties à travers le monde, cette attitude relève également de l’insulte vis-à-vis des milliers de courageux militants démocrates qui croupissent en prison et qu’on jette aux oubliettes de peur de mettre en péril de juteux accords commerciaux. Mais cette politique est aussi irrationnelle en matière de lutte contre le terrorisme qu’Emmanuel Macron et Abdel Fettah al-Sissi disent pourtant vouloir mettre en tête de leurs priorités. Par une répression impitoyable de toute forme d’expression contestataire, le pouvoir égyptien ne fait en effet qu’entretenir la spirale infernale de la rancœur et de la frustration qui figurent parmi les principaux carburants de la radicalisation. Pour les dizaines de milliers d’opposants emprisonnés qui, pour une large partie d’entre eux, n’ont eu comme seul tort que d’exiger le respect du verdict des urnes, se voir soumis à une pratique généralisée de la torture ou du viol peut nourrir une volonté de croiser le fer par l’action violente.

Si la lutte contre le terrorisme doit inévitablement disposer d’un volet sécuritaire, le soutien à des pouvoirs tortionnaires relève de l’aberration puisque c’est précisément ces régimes qui, dans leur folie répressive, créent les conditions d’une fuite en avant de pans entiers de leur opposition. Comme l’indiquent de nombreux spécialistes et ONG, l’Egypte, tenue à bout de bras financièrement par les monarchies autoritaires des Emirats arabes unis et de l’Arabie Saoudite, représente un cas d’école de ce cercle vicieux. Il est donc urgent pour l’Europe en général, et la France qui se gargarise d’être « la patrie des droits de l’homme » en particulier, d’exprimer un peu plus de fermeté et de reprendre le chemin d’une politique qui puisse, sans compromettre le volet économique, la mettre en accord avec les valeurs qui sont au fondement de son histoire. C’est par cette cohérence qu’elle parviendra à respecter les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes ainsi qu’à couper l’herbe sous les pieds du discours revanchard de ceux des extrémistes qui ne manqueront pas d’instrumentaliser une telle visite pour justifier leur agenda mortifère.

Cette tribune a été publiée initialement sur le site de Middle East Eye.

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