Lancement d’une campagne internationale de boycott des Émirats arabes unis le 15 octobre

samedi, 14 octobre 2017 00:26

photo fournie agence WAM montrant prince heritier Abou Dhabi Mohammed Zayed Al Nahyane president egyptien Abdel Fattah Sissi Abou Dhabi 3 2017 0 729 486Credit : La CroixUne campagne mondiale de boycott des Émirats arabes unis va simultanément être lancée dans différentes villes d’Europe occidentale. Débutant le 15 octobre, cette initiative vise à dénoncer les agissements des autorités d’Abou Dhabi considérés comme contraires aux droits de l’homme et menaçant l'équilibre régional.

L’information a été révélée il y a quelques semaines sur Twitter. Très actifs sur ce réseau social, plusieurs activistes du monde arabe ont décidé d’entreprendre une action d’envergure afin de dénoncer les agissements des dirigeants d’Abou Dhabi. En tête de leurs griefs se trouve la responsabilité de l’imposant émirat pétrolier dans ce qu’il est convenu d’appeler « la Contre-révolution » dans le monde arabe.

Abou Dhabi, locomotive de la « Contre-révolution »

Depuis l’irruption des « Printemps arabes », l’appareil d’État de la fédération composée de sept émirats n’a en effet jamais caché sa volonté d’éteindre le souffle démocratique qui s’était emparé des sociétés de nombreux pays du Machrek et du Maghreb. Craignant plus que tout la contagion du processus révolutionnaire à l’intérieur de leurs frontières, les autorités émiriennes ont décidé à partir de 2013 de passer à la contre-offensive. Aidés par la monarchie saoudienne un temps bousculé par la dynamique protestataire à l’oeuvre au Moyen-Orient, le duo a entrepris une stratégie agressive de containment avant de financer à tout va tous ceux qui mettraient un terme à ce qui était perçu comme une agitation temporaire insupportable.

Le premier acte de cette réaction autoritaire s’est fixé en Égypte. Adversaire acharné de la mouvance des Frères musulmans, Riyad et Abou Dhabi ont financé à coup de milliards le putsch militaire qui a destitué en juillet 2013 le premier président démocratiquement élu dans le plus grand des pays arabes. S’appuyant sur le précédent de ce coup d’État et profitant du retrait relatif du Qatar de la scène moyen-orientale, le tandem a alors étendu sa stratégie en Libye où, malgré l’embargo décidé par les Nations Unies, Abou Dhabi livrait armes et mercenaires au maréchal Haftar. Décidé à rétablir l’ordre en contestant l’autorité du gouvernement Saraj, pourtant reconnu par la communauté internationale et basé à Tripoli, cet ex-officier de Kadhafi a multiplié les coups de force pour imposer sa loi sur une grande partie du territoire libyen.

La politique déstabilisatrice des Émirats s’est manifestée dans plusieurs autres pays de la région. En Tunisie, Abou Dhabi a approché et même rémunéré plusieurs acteurs politiques qui faisaient de la guerre à Ennahda leur principal cheval de bataille. Au Yémen, le contingent émirien s’est illustré dans la répression féroce des opposants en ouvrant des prisons secrètes dont la découverte a récemment été documentée par la presse internationale. Au Bahreïn, la mise au pas du mouvement populaire a été soutenue par une aide directe des Émirats qui ont décidé l’envoi de centaines de policiers afin de sécuriser le trône de la monarchie au pouvoir. Sur le dossier israélo-palestinien, Abou Dhabi s’alignait souvent sur les positions d’Israël, ouvrant même un canal de collaboration discret avec Tel Aviv.

Cette diplomatie pro-active à l’extérieur s’est doublée d’un important tour de vis sécuritaire à l’intérieur. Afin de museler toute forme d’expression contestataire en interne, le régime a même inauguré un nouveau schéma de gouvernance nommé « modernisation autocratique ». Celui-ci, qui combine ouverture sociétale décomplexée (en terme de mœurs notamment) et intense verrouillage politique, vient d'être recopié par la nouvelle élite saoudienne qui voit en la dynastie émirienne un véritable modèle. Régulièrement dénoncée par les organisations de défense des droits humains, cette chape de plomb que la famille royale al-Nahyane a imposée a récemment défrayé la chronique avec le plus grand procès politique organisé dans l’histoire judiciaire du pays. Entaché de nombreuses irrégularités, l’événement a présenté l’intérêt pour l’élite au pouvoir d’envoyer un signal fort à toutes celles et ceux qui se risqueraient à la moindre critique envers la doxa imposée par le haut.

La maltraitance des ouvriers immigrés

Autre grief de cette mobilisation transversale, la condition dramatique des ouvriers employés dans les immenses projets d’infrastructure qui font des Émirats un chantier à ciel ouvert. Certes, ce traitement indigne de la force ouvrière étrangère n’est pas l’apanage de la fédération ; du Qatar au Koweït en passant par l'Arabie, cette situation fait office de point noir qui met régulièrement en alerte les organisations de défense des droits de l’homme. Mais à la différence du Qatar où, comme le rappelle le journaliste Akram Belkaïd, la situation s’est grandement améliorée du fait du focus médiatique consécutif au Mondial 2022 et des aménagements législatifs bannissant le système de la « Kafala », la situation reste tragiquement déplorable dans les autres États de la péninsule. L’un des exemples de ce regrettable tableau est certainement le chantier du « Louvre Abou Dhabi » dont l'inauguration est prévue dans quelques semaines avec la présence du président français, Emmanuel Macron. Employant des milliers d’ouvriers dans un village culturel sorti de terre en l’espace de quelques années, cet édifice dédié à la culture s’est malheureusement bâti sur une violation régulière des droits les plus élémentaires des ouvriers en charge de sa construction. En plus des déboires en terme de retard de livraison ou de gouvernance, la mise en place du projet a donc nécessité un coût humain particulièrement lourd comme l’a rappelé dernièrement un rapport de l’ONG Human Rights Watch. 

Le blocus du Qatar où la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà plein

C’est dans ce contexte d’impunité de la politique belliqueuse des Émirats qu’est née la crise avec le Qatar. Même si l’émirat gazier n’est pas exempt de tous reproches, beaucoup dans le monde arabe n’ont pas admis ce diktat qui était imposé au mini-État. La nature des régimes ayant décidé le blocus tout comme l'ahurissante liste d’exigences communiquée à Doha (liste tellement grossière que même le médiateur koweitien a avoué qu’elle était inacceptable) ont en effet poussé une large part de l’opinion arabe à exprimer un ras-le-bol. La persistance de la crise et la fuite en avant d’Abou Dhabi dirigée d’une main de fer par l’impétueux prince héritier Mohamed Ben Zayed (surnommé "MBZ"), semble donc aujourd’hui nourrir une volonté d’envraise découdre pour certains militants.

La campagne mondiale de boycott des Émirats est ainsi, selon toute vraisemblance, une opération destinée à interpeller l’opinion publique mondiale face à un régime considéré comme nuisible à la stabilité dans la région. En plus de courts métrages mettant à nu les dessous du gouvernement, les différentes actions en préparation (colloques, manifestations, conférences, etc) sont recensées dans un site internet conçu à cet effet, www.boycottuae.com. Le lancement prévu le 15 octobre se fera simultanément à Paris, Rome, Bruxelles, Londres et Berlin. Devant des lobbies émiro-égyptiens qui s’activent de plus en plus dans les pays européens comme l’a montré le récent colloque en trompe l’œil du CEMO à Paris, nul doute que ces militants des droits de l'homme auront à cœur de révéler l’envers du décor d’un pays qui a, jusqu’ici, réussi à dissimuler sa face autoritaire grâce à un puissant marketing planétaire le présentant comme une terre d’opportunités. 

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